Moment en suspension #2
Dublin, mardi 7 décembre 2010.
La ville s'était transformée en patinoire depuis quelques jours déjà. L'université avait rouvert, je ne fis pas l'école buissonnière. Après un cours d'économie et un thé au Café en Seine, je glissai vers Smithfield. Je n'étais pas retournée dans ce quartier depuis ma recherche d'appartement de septembre. A l'époque, je voulais vivre à Smithfield car j'y percevais un fort potentiel bobo - le marché de chevaux a par exemple été remplacé par un supermarché bio 'Fresh'. Mais la crise est passée par là, et le Rejuvenation Plan a connu un coup d'arrêt. Smithfield est à la fois un endroit trendy et glauque avec ses entrepôts abandonnés.
J'avais rendez-vous avec Anne-Sophie sous les immenses lampadaires de Smithfield Plaza. Nous manquâmes de tomber à l'entrée du Light House où était projeté le nouveau film de Sofia Coppola. 98 minutes loin des sombres rues verglacées de Dublin, quelque part entre les Etats-Unis et l'Italie.
Somewhere s'intéresse à la relation père-fille, à Hollywood, à l'attente. Entre deux tournages, Johnny Marco se retrouve à Château Marmont, un hôtel de Los Angeles où se croisent top-models, acteurs et autres rock-stars. Il fait souvent la fête, boit un peu trop, il a tellement de conquêtes féminines qu'il oublie leur prénom. Parfois, il sort de sa suite d'hôtel pour assurer la promotion de son dernier film ou faire des tours de circuit en Ferrari. Johnny Marco trompe l'ennui.
L'arrivée de sa fille Clio à Château Marmont bouleverse quelque peu la routine de l'acteur. Il n'arrête pour autant sa carrière et entraîne même Clio en Italie pour la promotion de son film. Il participe notamment à une cérémonie de remise de prix qui donne lieu à des situations assez cocasses.
Sofia Coppola montre l'évolution de leur relation et la naissance d'une véritable complicité. Johnny a beau être en permanence entouré, il est seul. Clio redonne du sens à son existence.
Somewhere est léger et drôle tout en étant critique. Mais ce n'est pas une acide satire d'Hollywood que propose Sofia Coppola. Les reproches sont discrets et subtils : le regard inquisiteur de Clio lorsqu'elle se retrouve à petit-déjeuner en compagnie d'une blonde qui a passé la nuit avec son père, les textos assassins qu'envoie une "ex" à l'acteur...
Le film n'est pas moralisateur. Heureusement, car Wall Street 2 m'a apporté la dose de bien-pensance pour les années à venir : "le (show)business c'est le mal. Retournons aux fondamentaux: la famille, l'écologie, le partage".
J'aime les films de Sofia Coppola pour leur esthétique. J'aime Somewhere parce que les images sont magnifiques et parce que le film n'est pas un long spot publicitaire à la Marie-Antoinette*. Comme dans Lost in Translation, la caméra se pose sur des personnages en transition, presqu'en crise identitaire. J'avais découvert Lost in Translation lors de mon séjour à Londres, une période charnière puisque je quittais le domicile parental et l'enfance (?). J'ai visionné Somewhere à Dublin, en pleine phase de remise en question. Je suis un peu paumée, je ne sais pas trop ce que je ferai l'année prochaine à Paris (ou ailleurs), je voudrais laisser derrière moi certaines choses et personnes.
J'adorerais partir en road-trip**, avec la bande-son du film sur une cassette-audio. Et jouer les Variations Goldberg sur le vieux piano d'un hôtel californien, comme le fait Johnny (même si le Maître demeure Glenn Gould).
* Sofia Coppola a d'ailleurs réalisé un film publicitaire plutôt réussi pour le parfum "Miss Dior Chérie"
** Résolution 2011: obtenir le permis de conduire avant 2020. Happy New Year!


