La pluie a laissé cette odeur bien particulière de goudron mouillé. Une porte s’ouvre. Une silhouette alourdie par un anorak trop grand apparaît, enfourche une bicyclette puis disparaît dans la pénombre. Les rues sont désertes ou presque. Il y a bien une poignée de bus encore vides, quelques camions acheminant leurs marchandises vers les supérettes de la ville et des passants enivrés rentrant chez eux.
Il est six heures, Dublin ne s’éveille pas mais je me rends à mon entraînement d’aviron. La cycliste un peu gauche, c’est moi. Si je me décris à la troisième personne, c’est peut-être parce que j’ai encore du mal à croire qu’au cœur de l’hiver, j’étais capable d’affronter la pluie et la nuit pour ramer sur la Liffey.
Etait-ce parce que l’entraîneur nous demandait « Are you training to beat them ? » que l’on allait sagement aux séances d’ergomètre et de musculation, que l’on laissait de côté les soirées alcoolisées pour pouvoir se lever le lendemain matin à 5h30? « Them », c’est le club d’aviron féminin de University College Dublin, le grand rival de Trinity College. Les filles de UCD s’entraînent comme celles de Trinity College à Islandbridge, mais leur hangar à bateaux se trouve sur l’autre rive. Dès le premier jour, l’entraîneur a été clair : il fallait battre UCD aux diverses courses et surtout, remporter les Colours, une régate sur la Liffey opposant les deux clubs universitaires. Je riais doucement au début. Cette obsession de battre UCD me paraissait puérile. N'empêche, nous ne pouvions nous empêcher de jeter un regard froid sur le bateau de UCD lorsque nous le croisions en entraînement et nous adressions rarement la parole à l'adversaire. Cependant, l'esprit de compétition n'était pas malsain. Personne n'aurait jamais saboté les avirons de UCD ou empoisonné leurs boissons énergisantes pour les mettre hors-compétition.
La véritable motivation pour se lever avant le soleil et souffrir sur des machines était que l'aviron devenait une raison d'être parce qu'il englobait et conditionnait tant d'aspects de nos vies. Nous organisions nos journées en fonction des séances d'entraînement qui pouvaient aussi bien être à 7h que 21h. Nous mangions "aviron" ; j'ai abusé du lait de soja car source de protéine, et cuisiné des quantités impressionnantes de pâtes (le coach nous recommandait d'absorber 4000 calories par jour. ahem). Nous socialisions aviron - il faut croire que transpirer sur des tapis de courses et voir l'Autre sous son pire jour permet de créer des affinités. Nous nous habillions aviron. Nous avions des tenues siglées Dublin University Ladies Boat Club et nous portions fièrement le rose et noir (couleurs du club). J'avais un tiroir entier de ma commode consacré aux shorts, sweatshirts et autres vêtements en Lycra! J'ai osé aller en amphi vêtue de leggings de sport!
L'appartenance au DULBC affecte incontestablement le quotidien. Mais si nous acceptons de tels bouleversements, c'est peut-être à cause de la sensation que procure la pratique de l'aviron. Sur l'eau, on (s')oublie. On se concentre sur les mouvements du rameur assis devant soi, on écoute le bruit des coups de pelle... il ne faut surtout pas penser à autre chose qu'à cette synchronisation. En compétition, il faut ignorer ses muscles qui disent "stop", ne pas regarder l'adversaire sous peine de perdre la cadence d'un centième de seconde et écouter uniquement le barreur qui s'époumone pour que l'effort soit optimal. Ne pas donner le maximum, c'est abandonner ses coéquipiers. Je me souviens des championnats universitaires. L'une des membres de mon bateau avait dit "donnez tout. Il faut qu'à la fin de la course nous soyons toutes malades et que nous ne puissions tenir debout". Personne n'a bronché.
Ainsi, l'un des mots qui décrirait le mieux mon expérience d'aviron universitaire est "dedication", dévouement. L'emprise tyrannique de l'aviron me rappelle celle exercée par la danse classique. Les levers à 5h du matin pour prendre la route jusqu'au lieu de compétition sont similaires. La douleur requise pour atteindre le court moment de grâce est comparable. Le dévouement consiste en beaucoup de passion et un peu de masochisme.
Bien sûr, il y a des côtés sombres dans cette expérience DULBC. J'ai maudit l'entraîneur un grand nombre de fois parce qu'il nous croyait vraiment à sa disposition - il lui arrivait de nous prévenir seulement quelques heures à l'avance d'une séance d'aviron qui avait lieu de l'autre côté de la ville. L'aviron devient rapidement une obsession. Mes amis étaient parfois exaspérés car je ne parlais que de ça.
Malgré toutes les contraintes et les souffrances, je ne regrette rien de mon expérience DULBC qui, finalement, rendait mon quotidien moins ordinaire.
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| Avant la course. University Championships, April 2011 |
